Les nombreux prix décernés à ce roman (Hugo, Nebula, Locus…) sont largement mérités. En effet, si le roman aborde de nombreux thèmes chers à la SF – en particulier celui de la frontière entre les robots et l’humanité – leur traitement est d’une profonde originalité et, loin de se limiter aux deux protagonistes mentionnés dans le résumé figurant sur la quatrième de couverture, l’intrigue se déploie autour de multiples personnages, tous complexes et tous crédibles.

Voici donc 5 bonnes raisons d’entamer la lecture de ce formidable roman, dont la matière est si riche que l’on imagine sans peine qu’il pourrait donner lieu à une adaptation sous forme de film, voire de série.

1 – Un roman de SF qui est aussi un thriller diablement efficace

La maîtrise de la narration dont fait preuve l’auteur force l’admiration. L’intrigue se construit et se dévoile petit à petit, sans jamais perdre le lecteur ni l’ensevelir sous trop d’informations. Les différents éléments du drame se mettent en place un à un avec l’efficacité d’un roman policier et nous tiennent en haleine jusqu’au final, sur un rythme qui va crescendo. En effet, si la complexité de l’intrigue, qui mêle de multiples enjeux et personnages, pourrait faire craindre un dénouement maladroit ou en ordre dispersé, il n’en est rien : Bacigalupi tient son pari.

2 – Des personnages crédibles et complexes, dont l’épaisseur psychologique sert le récit

Le roman fait intervenir de nombreux protagonistes, de toutes origines géographiques et de toutes classes sociales : riches et pauvres, jeunes et vieux, hommes et femmes, courageux et lâches… Ils ne sont pas tous particulièrement sympathiques (euphémisme), mais un petit miracle tient dans le fait que chacun des personnages a une épaisseur propre ainsi qu’une part d’ombre, ce qui donne sa profondeur à l’intrigue et évite tout manichéisme.

Les points de vue de chaque personnage alternent, nous permettant à chaque fois d’en découvrir un peu plus sur le visions du monde et leur histoire – et contribuant à nous tenir en haleine : quand on s’est fait une opinion sur un personnage ou un pan de l’histoire, un autre protagoniste déboule et remet en cause nos certitudes toutes neuves.

3 – Un traitement singulier du thème environnemental : une vision étonnamment crédible, évitant l’écueil d’un catastrophisme simpliste

Le roman se déroule dans un monde dans les énergies fossiles ont été épuisées (toute ressemblance avec notre futur proche n’est évidemment pas fortuite). A l’Expansion, période de croissance et d’échanges commerciaux intenses, a succédé la Contraction, marquée par le tarissement des sources d’énergie mais aussi des famines de grande échelle – des « épidémies caloriques » liées à des maladies affectant les fruits et de légumes dont se nourrissent les êtres humains.  Des espèces végétales entières ont disparu et la mise au point de souches résistantes aux maladies devient un enjeu crucial, opposant les grandes entreprises agroalimentaires les unes aux autres, mais aussi à certains États disposant de banques de semences.

Ce point de départ est évidemment dystopique, mais l’auteur parvient à développer cet univers très sombre tout en évitant le piège d’un catastrophisme facile consistant à mettre en scène un quasi-retour à l’âge de pierre. Loin d’une table rase, ce monde est finalement assez proche du nôtre : les États existent toujours (du moins certains), les échanges commerciaux aussi, de même que des industries, les usines et les ouvriers qui vont avec. La production d’énergie – une préoccupation constante – est assurée par la force des humains ou celle d’animaux génétiquement modifiés dans ce but.

En somme, le thème environnemental est abordé avec un souci de crédibilité et un refus de la facilité qui honore l’auteur – et qui participe de la force du récit.

4 – Un cadre dépaysant qui ne cède pas à la tentation de l’exotisme

L’intrigue se déroule en Thaïlande et les protagonistes proviennent de multiples cultures – ce qui représente en soi un défi assez casse-gueule, les stéréotypes ayant tendance à infiltrer même les bouquins écrits avec les meilleures intentions du monde. Et pourtant l’auteur parvient à insuffler vie à tous ses personnages sans en faire des clichés sur pattes. Le cadre du roman, la Thaïlande, est lui aussi évoqué avec simplicité, sans descriptions complaisantes.

5 – Une exploration des multiples enjeux liés à un robot humain, trop humain

Pour être tout à fait honnête, je ne suis pas certaine d’avoir complètement compris pourquoi Emiko, la fille automate, donne son titre au livre – dans le sens où, si les enjeux liés aux robots androïdes font bel et bien partie du roman, il ne me semble pas que ce soit un thème absolument central dans le récit. Sans déflorer l’intrigue, je pense en fait que le titre donne un indice au lecteur concernant la scène finale et ses implications. Il est évidemment possible que je me trompe totalement et que ce titre ait été plus ou moins imposé par l’éditeur qui trouvait ça vendeur.

Bref, interrogations exégétiques mises à part, il n’en reste pas moins que la frontière entre robot et humanité est habilement explorée. A travers les relations d’Emiko avec les autres personnages et avec elle-même, se dessinent les différents points de vue que l’on peut avoir sur la question : est-elle une simple machine dénuée d’âme ? Un outil utile, à mettre au rebut quand il aura fait son temps ? Une aberration criminelle qui n’aurait jamais dû exister ? Un objet de convoitise ? Ou bien peut-être le futur de l’humanité ?

Pour un début de réponse, filez lire La fille automate de Paolo Bacigalupi !