Après la fiscalité, le prêt et la numérisation des œuvres indisponibles, nous ne pouvions faire autrement pour clore notre série sur le futur du livre que d’évoquer une question très importante pour les livres numériques : celle de la gestion des droits numériques, ou digital rights management (DRM) dans la langue de la perfide Albion. Ce sujet dépasse largement la question du livre et touche en réalité tous les domaines de la création qui, d’une façon ou d’une autre, ont à voir avec le numérique : films, musique, you name it.

Les problématiques des différentes industries culturelles varient mais la question de fond est toujours la même : un fichier électronique est infiniment plus facile à copier et partager qu’une œuvre physique. Faire 100 copies d’un livre et les envoyer à vos amis par la Poste exige une journée de travail – en supposant que le bureau de poste ne soit pas fermé au moment où vous arriviez, ce qui est une hypothèse extrêmement optimiste. Transférer une pièce jointe à l’ensemble de votre carnet d’adresse vous prend 5 minutes.

Bref, en théorie, il suffirait d’un ebook vendu pour abreuver tout le marché français avec le titre.

Les acteurs classiques de la production culturelle sentent donc le vent du boulet et certains craignent que les clients se transforment en consommateurs sans scrupules dont la propension à payer serait proche de zéro. Pour éviter ce scénario catastrophe, tout un tas de pièges et de chausse-trappes ont été mis sur le chemin du lecteur frauduleux : ce sont les DRM.

Cet acronyme regroupe en effet toutes les techniques qui peuvent être mises en œuvre pour réduire la libre disposition d’une œuvre, son partage et sa circulation. La gamme des moyens mis en œuvre est très étendue et ces techniques peuvent être basiques ou plus élaborées : le filigrane sur un livre, c’est du DRM. Un format propriétaire, dont les spécifications ne sont pas publiques (par opposition aux formats open source) – typiquement le format Kindle d’Amazon – c’est du DRM. Un format non propriétaire (comme l’EPUB) qu’on ne peut lire qu’à l’aide de certains logiciels, c’est du DRM. L’inactivation du bouton « avance rapide » au moment des publicités sur certains DVD… c’est encore du DRM.

Jusque-là, rien qui paraisse vraiment scandaleux : après tout, l’idée que les auteurs et les éditeurs doivent être protégés afin de permettre à l’industrie du livre de perdurer ne semble pas de nature à choquer.

Le bât blesse pourtant, et sérieusement – pour au moins 3 raisons.

  • Les DRM ne fonctionnent pas très bien. Même dans le cas où tout le monde est de bonne volonté, ils provoquent des bugs et les libraires se retrouvent face à des lecteurs dans l’incapacité d’ouvrir le fichier. Cet argument semble pouvoir être balayé d’un revers de la main : après tout, on peut imaginer que les techniques vont progresser et qu’on trouvera une façon d’éviter ces désagréments dans le futur. En réalité, ce point est quand même crucial car il met en lumière un énorme déséquilibre entre le lecteur et le fournisseur du fichier : les livres numériques mettent en jeu des techniques informatiques que 99 % des lecteurs – et des libraires ! – ne maîtrisent absolument pas, ce qui met le fournisseur du format en position de force. Quand il y a un problème, on est plus ou moins coincé.
  • Les DRM vont beaucoup plus loin que l’objectif affiché par ceux qui les mettent en place: ces techniques ne se contentent pas de mettre les fichiers numériques au même niveau que les livres physiques – elles aboutissent à ce qu’un livre numérique est en fait beaucoup plus difficile à prêter et partager qu’un livre physique. Vous avez déjà essayé de transférer votre Kindle à un ami, comme vous le feriez d’un livre papier ? J’ai tenté le coup – et je n’ai pas réussi. On passe donc d’un format numérique apparemment trop libre à un fichier ultra verrouillé. Comme je l’ai lu lors de mes recherches, les DRM sont tellement poussés qu’on ne peut plus vraiment dire qu’on achète un livre numérique. Dans le meilleur des cas, on le loue : on achète le droit de le lire dans des conditions ultra spécifiques (sur telle tablette, dans tel pays, pendant telle durée)…
  • Les DRM ne servent à rien. Non seulement les tentatives de contrôle des fichiers ont tendance à créer des bugs, mais surtout elles passent complètement à côté du problème. De deux choses l’une : soit vous êtes un lecteur honnête, qui peut occasionnellement prêter des ouvrages à ses proches, et vous vous retrouvez face à un fichier foireux ultra verrouillé, comme décrit dans le 1) et le 2). Soit vous êtes le voleur/fraudeur/barbare en puissance que les industries culturelles semblent voir en chacun de nous, et une simple recherche Google vous permettra de trouver comment faire sauter 99 % des DRM en un temps record. Les DRM ne servent donc qu’à embêter les lecteurs honnêtes, en gros.

Face à tout ça, que fait le législateur ? Pas grand-chose.

La légalité des DRM est prévue dans la loi de 2006 relative au droit d’auteur et aux droits voisins dans la société de l’information et le fait de contourner ces mesures techniques est illégal. Même si l’usage que vous visez n’a, lui, rien d’illégal – comme un prêt, par exemple. Et loi de 2016 pour une République numérique n’a rien changé à l’affaire.

À mes yeux, le livre numérique n’a pas encore trouvé sa place – ni économiquement, ni juridiquement, ni culturellement. Peut-être d’ailleurs faudrait-il changer de perspective, et cesser d’appeler les fichiers des « livres numériques », de la même façon que les manuscrits médiévaux ne sont pas des « livres » au sens moderne du terme. Cesser de les voir comme des substituts, pour essayer de les penser vraiment.

Une chose est sûre : le futur du livre sera passionnant.