On en parlait il y a peu : la science-fiction donne l’impression d’être avant tout un genre anglo-saxon, avec une prédominance des auteurs d’Amérique du Nord sur le reste du monde. Un grand nombre de livres sont rédigés en langue anglaise et si la culture sci-fi a des racines en Europe (Orson Wells, Jules Verne…), force est de constater qu’elle a pris son plein essor aux États-Unis : les prix littéraires, les conventions, les fanzines et les revues les plus importantes ne proviennent pas du Vieux continent, ni de l’Asie ou de l’Afrique.

Pour une part, le phénomène s’entretient tout seul et la prophétie est auto-réalisatrice : la communauté SFFF est plus importante en Amérique du Nord, l’écosystème éditorial et journalistique plus développé sur ces thèmes, les publications plus nombreuses, ce qui nourrit la culture « fan »… et ainsi de suite. Peut-être aussi une partie de l’explication vient-elle du fait que les auteurs outre-atlantique peuvent plus facilement faire des incursions dans le champ de la science-fiction sans être marqués à vie du sceau infâmant de la littérature de genre.

Si les causes sont multiples et sans doute impossibles à démêler tout à fait, il n’en reste pas moins que la culture nord-américaine domine la SFFF. Du moins à première vue.

Car la science-fiction « du reste du monde » – c’est-à-dire un modeste 95 % de la population mondiale – recèle de véritables pépites d’imagination, d’intelligence et de finesse. Voici un premier tour d’horizon avec trois ouvrages qui sont, à mes yeux, des incontournables.

La Horde du Contrevent, d’Alain Damasio (France, 20404) – heroic fantasy

Parce que l’histoire est portée par un souffle épique grandiose. Parce que l’univers développé est à la fois inventif et d’une cohérence implacable. Parce que la langue française est ciselée avec beaucoup d’amour et que bon sang, ça fait du bien de lire un ouvrage sans avoir envie de s’étrangler à cause de la traduction. Parce que le livre propose une métaphore de la vie, parle d’amour, de guerre et de mort sans jamais se faire lourd ou moralisateur. Parce que les personnages vous accompagnent longtemps après avoir tourné la dernière page.

Zoo city, de Lauren Beukes (Afrique du Sud, 2010, traduit de l’anglais par Laurent Philibert-Caillat) – fantastique, merveilleux

Parce que le récit, enraciné dans l’Afrique du Sud, touche à l’universel par un traitement très fin du thème de la culpabilité. Parce que malgré son originalité voire son incongruité, l’histoire et les personnages sont crédibles de bout en bout. Parce que sont associés avec brio peinture sociale ultra-réaliste et magie noire. Parce que l’héroïne est aussi méprisable que courageuse – comme nous tous, en fait. Parce que la traduction est très agréable à lire et que les termes de dialecte sud-africain qui parsèment le texte le corsent sans l’obscurcir.

Le problème à trois corps de Cixin Liu (Chine, 2006, traduit du chinois par Gwennaël Gaffric) – hard SF

Parce que le récit enchevêtre Révolution culturelle, interrogations épistémologiques, hard science-fiction et thriller à suspens sans jamais s’emmêler les pinceaux. Parce que les personnages sont divers et complémentaires, stéréotypés juste ce qu’il faut. Parce que le livre contient l’explication du fonctionnement de la machine de Turing la plus claire que j’aie jamais lue. Parce que la référence au jeu vidéo renouvelle l’approche du virtuel en hard SF. Parce qu’on n’arrive pas à lâcher le roman : le mystère est construit avec minutie, jusqu’à la révélation finale qui nous laisse ébahis et anxieux – à quand le prochain tome ? (en octobre 2017)(oui, ça va être long…)